La banquise fond et nous restons de glace. Notre survie est en jeu, mais beaucoup d'entre nous semblent inconscients du danger. Comment expliquer notre aveuglement ?
Pourquoi restons-nous aussi passifs face aux menaces écologiques qui pèsent sur l'avenir de l'humanité ? Justement parce qu'elles sont terrfiantes, atroces,intolérables ! Depuis Freud, nous ne l'ignorons plus : c'est le principe de plaisir, et non celui de réalité, qui guide la vie psychique. Et pour vivre avec le moins d'angoisses possible, nous avons besoin de nous penser éternels dans un univers stable. Même si une partie de nous sait parfaitement qu'il s'agit d'une illusion. Personne ne peut obliger un individu à accepter une réalité dont il ne veut rien savoir.
• Et si c'était un canular ?
Un autre obstacle à la prise de conscience : la transformation du réchauffement climatique en une scène de débat où il y aurait des «POUR» et des «CONTRE», L'aspect polémique de la question renforce notre désir de ne pas y croire. Conversation au dîner dans un hôtel club d'Agadir, au Maroc. Une vacancière qui vient de terminer État d'urgence, le thriller écologique du romancier à succès Michael Crichton, interpelle la tablée: «Vous y croyez, vous, au réchauffement climatique ? Parce que moi, non ! Le climat a toujours connu des variations [...] Alors, la banquise qui fond, c'est peut -être juste un phénomène cyclique. D'ailleurs, les experts ne sont même pas d'accord entre eux !» Des industriels et des pétroliers s'efforcent effectivement de faire passer le réchauffement climatique pour une imposture, et financent des scientifiques et des intellectuels qui vont dans leur sens. C'est ainsi que le best-seller de Crichton a été salué par le président de l'American Enterprise Institute for Public Policy Research. Ni les politiques ni les États n'ont démenti. De quoi semer le doute dans nos esprits.
• Nos sens nous trompent
« Le réchauffement climatique ? Moi, je suis comme Saint-Thomas, je ne crois que ce que je vois et, pour le moment, je gèle. » Julien fait partie des gens cultivés qui s'informent. Pourtant, cette catastrophe annoncée, il n'arrive pas à l'intégrer intellectuellement. Il n'est pas le seul à raisonner ainsi. « L'homme est la mesure de toute chose, déclarait le philosophe sophiste Protagoras, contemporain de Platon. Chacun de nous est la mesure de ce qui est et de ce qui n'est pas. » Autrement dit, nous avons tous tendance à croire en premier lieu le témoignage de nos sens. Bien que Descartes nous ait appris à nous méfier d'eux ... Patinant sur le trottoir gelé, il ne nous viendrait pas à l'idée de nous demander si, aux antipodes, les kangourous n'ont pas trop chaud... Quelques semaines plus tard, le thermomètre remonte. Nous trenspirons sous notre bonnet. Pas normale, cette chaleur. Panique à bord, la planète court à sa perte. Puis, nous oublions... Comment nous représenter une menace si abstraite ? Pour réagir, nous aurions besoin d'images précises du sort qui nous guette. Or nous n'avons que des chiffres et d'austères graphiques. Et, complication supplémentaire, tandis que des spécialistes nous parlent de l'effet désastreux sur le climat des combustibles fossiles, d'autres nous annoncent un second désastre : la pénurie des matières premières. Comment s'y retrouver ?
• La catastrophe n'est jamais crédible
Pour le philosophe Jean-Pierre Dupuy, le principal obstacle à la prise de conscience est notre impossibilité de croire que le pire va arriver. Quand ils entendent parler du réchauffement, la plupart d'entre nous préfèrent minimiser : « Non, ce n'est pas si grave. Et puis, d'ici là, la science aura trouvé des solutions... » Des millions de gens bâtissent leur maison près de volcans potentiellement dangereux, les plus grandes villes du monde sont condanmées à la destruction parce qu'elles sont construites sur des zones sismiques. Même si la catastrophe est proche - ou s'est déjà produite - cela ne suffit pas à changer notre regard et nos actes !
• Notre cerveau n'est pas assez évolué
De son côté, non sans humour, Daniel Gilbert, professeur de psychologie à l'université Harvard, aux États-Unis, explique notre incapacité à réagir par le mode de fonctionnement de notre cerveau. Selon lui, la prochaine attaque contre un building à New York ne sera pas provoquée par un terroriste mais par la fonte de la calotte glaciaire qui aura noyé Manhattan. Pourtant,des millions de dollars sont dépensés pour éviter un nouveau 11 Septembre. Bien plus que pour lutter contre le réchauffement. Pourquoi la catastrophe la plus probable est-elle celle qui nous inquiète le moins ? À cela, quatre grandes raisons.
- Primo, le réchauffement climatique n'a pas de barbe. Notre cerveau s'inquiète surtout des menaces d'origine humaines et des intentions agressives de nos semblables.
- Secundo, le réchauffement climatique ne nous choque pas moralement. Si nous étions indignés comme nous le sommes par les actes des pédophiles, nous réagirions beaucoup plus vite.
- Tertio, le réchauffement climatique n'est pas pour cet après-midi. Notre cerveau est conçu pour éviter des dangers imminents.
- Quatrième et dernière raison avancée par Daniel Gilbert : le réchauffement climatique est trop lent pour que notre cerveau, qui n'enregistre que les changements nets et brutaux, y croie. Pour la conscience, « un événement n'existe pas tant qu'il n'a pas fait irruption dans le temps », explique Jean-Pierre Dupuy. Aussi faudrait-il pouvoir cesser de penser le réchauffement planétaire au futur et « réaliser qu'il s'inscrit dans notre présent chaque jour davantage », Car le pire n'est pas à venir, il est déjà là !
lsabeIe TAUBES
Source : "Le Dauphiné Libéré" du Jeudi 20 Août 2009, page 29 Plus sur le sujet : Article de presse | Connaissance générale | Psychologie
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